7h35, ça court dans tous les sens, le visage crispé, le regard inquiet. Ils sont tous là, haletant, à penser « faut pas que je le loupe, faut pas que je le loupe ». Le pire dans tout ça c’est que je suis pareil. A contrôler ma montre en permanence dans mon bus, dans l’espoir de ne pas faire parti de ceux qui se regardent dépités et fatigués sur le quai. Ceux-là n’ont pas de chance, je veux dire vraiment pas de chance. Est-il encore possible qu’un RER B passe à l’heure ? 7h37, trop tard les gars, allez on va boire un café ?

A la gare de Drancy, des trains en direction de Paris ils s’en arrêtent un toutes les 15 minutes. Autant dire que quand tu es sur le quai à 7h37, ta vie est finie. Tu as beau tourner et retourner le problème dans tous les sens, ton seul espoir c’est que le train suivant soit à l’heure, qu’il n’y ait pas de perturbations, qu’en sortant à ta station tu n’aies pas à faire la queue… et puis courir.

Courir dans l’espoir d’être à l’heure au bureau, à la fac, au lycée, bref être à l’heure. Petit coup d’œil à tes pieds, aie. Oui les bottines en cuir c’est top mais les talons, eux, ruinent le plan de secours. Après tout, ce plan était basé sur une hypothèse qui en pratique se révèle souvent (presque toujours) fausse : « Il n’y  aura pas de perturbations ».

Les perturbations, sur le RER B ce n’est pas occasionnel. Pas une journée ne passe sans qu’il n’y ait un souci. A la longue on devient philosophe. Tiens j’y pense, l’autre jour j’ai croisé cette nana en boubou africain avec son bébé dans les bras. Elle a regardé le panneau d’affichage et là quelque chose à changé. Elle est passée par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel – plus qu’il n’y en avait sur son boubou – et elle a crié assez fort pour que la cinquantaine de personnes aux alentours l’entende. « Mais c’est quoi ça ? Il y a deux minutes le train devait arriver à 18h13 et maintenant hein, il est annoncé à 18h17 ! Mais de qui on se moque là ? ». Ça a duré deux minutes puis elle a compris qu’on était tous de son côté. Alors elle s’est calmée et elle s’est résignée, comme nous tous.

Photo : Le journal (Blanc-Mesnil)

Photo : Le journal (Blanc Mesnil)

Que faire contre ça ?

Avec le RER B rien n’est jamais acquis. Quand on est dedans on croit qu’on a fait le plus dur mais non. Cette ligne est engorgée, et nous quand on monte, on est pris à la gorge par les odeurs. Forcement quand on est obligé de mettre la tête en arrière tellement on est serré aux autres, la transpiration, la mauvaise haleine ça fait parti du quotidien.

Et puis encore, toi ça va, ta situation c’est loin d’être la pire. Qui pense aux handicapés ? Sur le RER B, manifestement personne. Il y a aussi ces enfants qui hurlent parce que la main de leurs parents leurs a échappé dans le flux de personnes qui se précipitent pour monter dans CE train.

Oui, il y a ça aussi. Tu ne sais jamais quand tu auras une autre chance de monter dans un train, alors tu es prêt à tout : tu pousses, tu forces. Tu ne vois plus les autres comme des êtres humains dans la même merde que toi mais des rivaux qui ne pensent qu’à te piquer ta place. Le RER B c’est une jungle. Comment papi et mamie peuvent-ils encore se battre ? Ils ne peuvent pas, le plus grand théâtre d’incivilité au monde est là.

Il faut toujours être en alerte. La nana assise à 3 mètres de moi range ses affaires : elle va se lever ! Tu vas t’approcher et te mettre en travers, histoire que personne ne puisse être plus réactif que toi au moment où la place sera officiellement libérée. Quand l’opération est réussie tu peux souffler. Ouf, tu es tranquille jusqu’à la sortie, sinon gardes l’œil vif.

Alors voilà. Aux alentours de 19h à la gare de Drancy, on est tous les mêmes. On se comprend parce qu’on sait qu’on a tous survécu, du moins pour aujourd’hui. Car demain, tout recommencera.

Lyly