« Noël n’est pas un jour ni une saison, c’est un état d’esprit. » – John Calvin Coolidge. C’est le moment idéal pour les écologistes de s’insurger du nombre de papiers cadeaux qui vont finir à la poubelle, et pour les spiritualistes de parler du « début de la fin ».

Sept heures et demie. Mes paupières s’ouvrent, maudissant cette sonnerie criarde qui m’ôte impitoyablement de mon sommeil. Ma main balourde éteint le réveil et je m’emmitoufle davantage sous la couette en poussant un grognement. Le silence, enfin ! Pendant un instant, je me demande où je me trouve, soulevant mon chef somnolant des draps. Je suis dans une petite pièce aux façades opalines où une table repose, léthargique, sereine, livres et cahiers s’amoncellent à même son bois châtain. Quelques meubles se tiennent, ça et là, accumulant des effets personnels. Je me blottis à nouveau sous la couverture, ne parvenant pas à regagner la réalité, jouissant du court instant qu’il me reste avant d’affronter la journée. Cette rude journée d’hiver. Ce glacial samedi de décembre. La tête encore obscurcie par les songes et le sommeil, je me redresse, et m’étire comme un chat. Mon dos s’arc-boute tandis que mes jambes glissent sur le sol transi. Les yeux clos, je me dirige vers la fenêtre en traînant les pieds, frottant mes bras pour y déloger la chair de poule. Les rideaux écartés, la fenêtre s’ouvre d’un coup sec. Le vent fouette ma frimousse, soulevant ma chevelure emmêlée, tiraillant mes poumons. La brise glacée m’éveille peu à peu.

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« L’aurore ressemble à un regard d’une tendresse infinie. » – Nicole Houde.

Massant mes yeux de mes membres encore engourdis, je me délecte de la vue qui s’offre à moi : la ville s’éveille, les lumières des appartements fleurissent, les foyers vont se ranimer peu à peu. Chaque individu va attaquer une routine, une rengaine, le début de son quotidien. Je prends une bouffée d’air et savoure cette sensation de bien-être qui m’envahit. Le ciel est noir, dénué d’étoiles, le soleil ne va pas tarder à se lever, donnant du baume au cœur.

Huit heures quinze. Allô ? Ah, c’est toi ! Oui, Maman, je vais bien. Il fait froid à Paris. Trop froid. Non. J’ai oublié d’en acheter un. Mais non, arrête de m’engueuler, Maman. Oui, je mange régulièrement des légumes. Je sais que … Oh, Maman, on vient encore de m’envoyer un message. Oui, Maman, ok, je réponds pas. C’est … Un ami. Je vais devoir y aller, je suis déjà en retard pour l’IUT. Oui … Non ! D’accord. Oui, je sais. Moi aussi. Oui … Ok. Non, non, ne t’en fais pas. Oui. Oui ! J’ai déjà dit que j’allais le faire. D’accord. Bisous, Maman. Oui … Maman ! Ok. Ouais. Bye.

Seize heures. Marcher dans Paris a toujours été un véritable délice. Mais le Paris des fêtes, c’est tout de même autre chose ! A whole new world. La plupart des boutiques sont décorées avec goût. De-ci, de-là, des astres suspendus aux bâtiments, des sapins de Noël garnis de centaines de décorations. Partout, ce n’est qu’averses de guirlandes et de boules, avalanches de pères noëls et de lutins espiègles. Qui dit mieux ? Les couronnes de gui chevauchent jalousement les pommes de pin et le houx afin d’accaparer l’attention des passants. La météo qui prédisait de la neige n’avait pas spécifié que celle-ci s’attaquerait particulièrement aux boutiques : les échoppes se parent de blanc pour nous renvoyer une atmosphère flegmatique, dont nous n’avions nullement besoin pour nous remémorer que l’hiver est bel et bien là. Heureusement, l’intérieur des magasins offre des simulacres de dîners, avec toutes sortes de couverts de table dans des tons chauds qui rappellent la cheminée des grands-parents. Mêmes les arbres sont de sortie ! Ils se dressent le long des routes, avec une fierté non feinte et des ribambelles d’ornements.

Et comme si vous ne vous en étiez pas d’ores et déjà rendus compte, les affiches et prospectus clament tout haut : « C’est Noël ! ». Merci, l’ami ! Les thèmes des futurs cadeaux et de la nourriture se lisent sur toutes les lèvres. Je veux des chocolats. Oui, mais de quelle marque, Chérie ? Il y a trop de choix ! – On prend une dinde ? Non, trop usuel ! – Encore une Barbie ? Oui, mais c’est Barbie au ski cette fois-ci ! – Tu penses qu’il aimera ça ? Au pire, on viendra le rendre.

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« Bientôt Noël… Cette jolie période de l’année où l’on ne songe plus au passé ni au futur mais rien qu’aux présents ! » Antoine Chuquet

Dix-huit heures. Derrière les vitres du bus, à l’abri des portières closes, la ville s’affaire sous les projecteurs. C’est l’amorce de fin de journée. Paris, chimérique sous son manteau de brume. La nuit s’égaye, les illuminations des avenues irradient de milles feux & rendent l’atmosphère plus que festive. Paris n’a jamais été aussi magnifique. Au loin, je crois discerner des véhicules ronronnés en chœur, des tintements de verres, des conversations ponctuées de rires. Notre bus défile, se frayant un passage entre cette alacrité générale. Le chauffeur conduit vite. Je considère les rues, aux aguets. Ces trottoirs où toutes sortes d’individus noient leurs jours passés, où leurs erreurs, leurs plaisirs, leurs malheurs ont versifié avec cette fin d’année qui semble s’éterniser.

Vingt-quatre heures. Ceci n’est pas une ode au Paris des fêtes, et c’est encore moins un pamphlet. Et ce soir, je ne vais pas dormir … Je suis trop épuisée pour dormir. Je vais mettre la musique, en boucle, jusqu’à en faire trépider les murs. Et ce soir, je ne vais pas dormir. Le livre, sur la table, restera ouvert à la page 121. La cigarette se consumera dans le cendrier avec une trace de rouge à lèvres lui enserrant le cou, solitaire, délaissée. Et ce soir, je ne vais pas dormir. L’air glacial purifiera mon esprit, pansera mes maux. C’est la seizième fois que j’écoute le refrain de cette chanson. Et ce soir, je ne vais pas dormir. Ce soir, je vais aimer, je vais aimer cette ville inouïe qui m’ouvre les bras, même lorsque le thermomètre descend à n’en plus finir. Le chagrin est un luxe que nous, jeunes étudiants parisiens, ne pouvons pas nous permettre.

Jami.